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 Les Grognards de Cabrera....

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Jean-Baptiste
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MessageSujet: Les Grognards de Cabrera....   Mer 5 Aoû - 12:34

...... sunny ...... .....Les Grognards de Cabrera.... (Sources P.Pélissier et J.Phélipeau).

En plaçant sur le trône espagnol son frère Joseph, après l'abdication du roi Charles IV, Napoléon n'avait pas songé à une résistance sérieuse en Espagne. En mai 1808, le pays se souleva, mais le nouveau roi put entrer à Madrid grâce à la victoire de Médina (14 juillet). Quelques jours plus tard, le général Dupont capitulait à Bailen, dans les défilés de la Sierra Morena. Un traité fut signé, mais vite violé et les soldats français restèrent prisonniers en Espagne. Ils connurent la pire misère d'abord sur les pontons de Cadix, puis sur l'îlot de Cabrera.

De Noël 1808 aux premiers jours d'avril 1809, les soldats de Napoléon, les vaincus de Bailen, ont eu le temps d'apprendre la patience, le courage, d'aller au plus profond de la désespérance et de l'honneur.

Sur les pontons de Cadis, gros navires ventrus privés de mâts et de gouvernail, ancrés au large de la rade, ils ont tout supporté....la faim, la promiscuité, la maladie et la mort. Sur les ponts, dans les cales, ils ont cependant organisé leur survie. Ils se sont voulus, pour cela, insensibles aux odeurs pestilentielles qui rôdaient d'un étage à l'autre, insensibles aussi à la vermine qui les harcelaient, à la boue et à l'humanité qui suintaient de partout, envahissaient le moindre recoin.

Ils ont également appris, par expérience, que l'on peut tromper la faim de cent manières, en mâchant quelques haricots, en grignotant un vieux quignon de pain, en cuisinant d'étranges ragoûts où voisinaient des tiges de botte et des morceaux de ceinturon découpés en lanières.

Restait la soif, permanente, lancinante. Une soif qu'ils ne parviendront jamais à étancher. Le 3 avril 1809, ils croient leur cauchemar achevé...pressés par les marins espagnols, bousculés par les hommes en armes, les prisonniers passent de leurs prisons flottantes sur des navires prêts à prendre la mer...seize bateaux dont les voiles se gonflent déjà, encadrés par cinq bâtiments de guerre, trois pour l'Espagne et deux pour l'Angleterre.

Ils sont sept ou huit mille qui rassemblent leurs maigres bagages, empilent quelques hardes et roulent les hamacs qu'ils ont improvisés sur les pontons. Il leur semble que le port de Rochefort est bien proche...ils savent, en effet, que c'est là qu'ils doivent être délivrés. Du moins le traité de Bailen le dit-il.

A vrai dire, aucun d'entre eux ne veut prendre pour argent comptant les menaces des Andalous qui, chaque jour, venaient en curieux, ancrer leurs barques à portée de voix des pontons.

Les jours en mer ne sont qu'une sorte de trêve. Le pire attend encore les soldats de l'Empereur et les civils entraînés dans la débacle, hommes, femmes et enfants qui ont eu le tort d'habiter l'Espagne bien avant que Napoléon installe son frère sur la terre des Bourbons. Le pire c'est une île, au large de palma de Majorque, l'îlot de Cabrera.

De l'avant des bateaux, qui courent vers la terre, la côte paraît austère, presque hostile....une falaise sèche, sans faille, sans creux. Ils espèrent pourtant, car ils espèrent toujours. Et ils croient même avoir raison quand les seize navires franchissent une passe, se glissant dans une baie où tout est calme et repos...la mer cesse de s'agiter, les eaux sont claires, les collines verdoyantes coulent doucement vers la mer. Même le vieux fort, sur son promontoire, paraît bonasse, veillant seulement sur le silence et la paix.

Poussés à l'eau, jetés sur les plages, les soldats de l'Empereur croient à cette paix retrouvée. Il leur prend envie d'être heureux. Eux, qui n'ont quitté ni les pontons ni les bateaux depuis près de cinq mois, cherchent un moment leur équilibre de terriens et aspirent à pleins poumons un air que n'empuantit plus les odeurs de sueur, de vomissure, de cadavre en décomposition.

Ils retrouvent de vieux réflexes oubliées sur les pontons...aussitôt à terre, ils se regroupent par régiments et par compagnies. Ici les marins de la garde, là les dragons, ailleurs les gendarmes et les légionnaires (ne pas confondre ces unités de légion avec la future légion étrangère qui sera crée par Louis-Philippe le 9 mars 1831). Les plus audacieux partent même en expédition....ils veulent connaître, avant la nuit leur nouveau domaine.

Ils ne vont pas loin, l'obscurité les arrête en chemin. le crépuscule qui cache l'horizon, les collines, puis les buissons, leur offre encore une occasion de rêver et de trouver douce cette première nuit passée sur le sol rocailleux qui laboure les flancs et les dos...les plus hardis ont déjà découvert un chemin...et s'il y a un chemin...

Fourbus, mais riches d'espérence, ils s'endorment les uns après les autres, serrés autour de foyers improvisés dont les braises rougeoient doucement. Le 6 mai 1809 est une rude journée pour les déportés de Cabrera. la déception est immense, l'abattement général....le chemin se perd dans les broussailles...les Espagnols n'ont laissé aucun vivre, seulement quelques chaudrons qui serviront peut-être un jour.

Il n'y a sur l'île ni village ni maison, pas même une hutte. Rien strictement rien, si ce n'est quelques traces de cendres dans le fort, un petit champ de blé à peine poussé, un âne qui ne demande qu'à se laisser apprivoiser, et quelques chèvres, maigres bestioles qui ne profiteront à personne....elles disparaissent le jour même, affolées, sautant d'une falaise, vers la mer pour échapper à une horde de chasseurs....1000 ou 2000 soldats, affamés, criant, hurlant, se déchirant aux branches d'arbousier, se blessant aux roches coupantes et qui voient leurs proies se dérober à l'instant où ils croyaient s'en saisir.

Il y a quant même une source. Un timide filet d'eau qui coule dans une auge de pierre taillée. Et devant la source, une file d'attente qui ne cesse de s'allonger, une habitude qui s'installe déjà autour du point de vie.

le 7 mai 1809 ajoute l'angoisse de tous. les Espagnols apportent enfin des vivres...Les officiers en assurent le partage, une répartition rapide tant les rations sont maigres...chaque homme reçoit cinq cent grammes d'un pain déjà dur, parfoi moisi, moins de cent cinquante grammes de fèves, une poignée de riz ou de vermicelle, quinze ou seize grammes d'huile, une misère....Une misère et un festin.

Les soldats s'éloignent vite de la plage, se retrouvent par petits groupes, allument des feux, cuisinent les légumes, coupent le pain, ajoutent au banquet quelques biscuits cachés dans leur poche. Il leur faut plusieurs semaines pour comprendre que les Espagnols ne leur apporteront cette portion congrue que tous les quatre jours, à la condition que la mer soit calme, que le marché de Palma ait été suffisamment approvisionné ou que les marins de corvée n'aient pas autre chose à faire.

Les déportés de Cabrera avaient soif, ils auront faim. La faim et la soif. Deux tourments qui justifient tout...le commerce qui va naître, la pêche qui va s'organiser, les vols qui vont se multiplier, le désespoir de ceux qui renonceront, le courage des autres qui chercheront à fuir, le meurtre aussi et l'antropophagie même. Il faudra exécuter un grognard qui avait dépecé pour le manger un cuirassier.

...... A...Suivre...... salut

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Jean-Baptiste Guindey, 1785-1813
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MessageSujet: Les Grognards de Cabrera....   Mer 5 Aoû - 17:20

...... sunny ...... Suite...Les Grognards de Cabrera.... (Sources P.Pélissier et J.Phélipeau).


Cabrera n'est ni pour les faibles ni pour les résignés. La mort est la compagne quotidienne. Mort douce de celui qui s'endort, épuisé, pour ne jamais se réveiller, mort atroce de celui qui s'est cuisiné d'étranges soupes de lézard, de colchiques et de chardons...mort violente de celui qui a voulu défendre ses quelques fèves ou sa portion de pain.

Hier encore paysans ou artisans, ruraux ou citadins, devenus soldats pour la seule gloire de l'aigle impérial, les Robinsons d'occasion gardent la nostalgie du passé. Un passé façonné par les siecles qui ont déposé leurs strates d'usages, de coutumes et de règles, tout un acquis qui aide à vivre...alors à Cabrera, les soldats s'organisent comme autrefois au village.

Les premiers marchands sont des marins espagnols, alors ils viennent vendre du pain, puis du poisson. Les femmes oublient leur beauté fanée et leur silouette desséchée, elles redeviennent vivandières, les intermédiaires entre les marins et les grognards.

Les déportés eux-mêmes entreprennent de pêcher, de chasser, d'éléver des rats dont la cote ne cesse de monter. Le plus courageux voit plus grand encore...le dragon Coutant a ses territoires de chasse privés. Lui seul est assez solide encore pour nager jusqu'au rocher qui émerge au nord de l'île, à neuf cent mètres environ de Cabrera....il se met à l'eau, pousse un curieux petit radeau de roseaux, après ce combat solitaire avec le courant, il aborde le rocher. Les lapins sont là, à peine sauvages au début, plus rares et beaucoup plus craintif ensuite.

Cabrera s'agite pour oublier la soif, la faim qui reste là omniprésente...les plus ardents ceux qui ne cèdent point devant l'adversité caressent les rêves les plus fous...ils préparent leur évasion. Tout cela se fait en silence et en secret, cela se prépare la nuit, dans les criques éloignées. Avec des guetteurs qui surveillent les indiscrets, puisque tout se vend, même les renseignements.

Pour fuir, deux écoles se distinguent...les uns construisent un semblant d'embarcation, les autres s'emparent de barques de pêche majorquines, les plus imprudents. S'emparer d'une barque demande de l'audace, et de l'entraînement, pour une seule tentative, le caporal Wagre impose cinq mois de préparatifs à ses compagnons, le délai minimun pour réunir le matériel....et trouver l'occasion idéale.

Evasion réussie....jusqu'aux côtes catalanes où tous seront repris et Wagre, avec ses amis, se retrouve sur l'île. Bernard Masson, le lieutenant Fillatreau, Manzac, Maille, Morel et quelques autres sont aussi tenaces...le 18 août 1813, ils prennent d'assaut l'embarcation des majorquins venus jeter leurs filets dans une crique au sud de l'ile....dans l'obscurité ils s'éloignent à la rame.

L'aventure commence, elle durera sept mois, les fuyards dérivent, suivent le vent et les courants, s'échouent sur une côte qui leur paraît hostile...ils sont entre Alger et Cherchell. L'accueil n'est pas chaleureux. Le consul de france les aide, leur trouve un bateau. Ils repartent pour l'Espagne, pour Reniscola, où ils arrivent le 10 septembre...juste à temps pour prendre un fusil et faire le coup de feu avec la garnison assiégée.

le 16 mai 1814, il se fait un étrange silence sur l'île de Cabrera....tous les survivants, tous ceux qui peuvent encore marcher, tous ceux qui veulent encore espérer, avancent vers la plage, et regardent...ils fixent la goëlette qui manoeuvre là juste devant eux. Les voilent tombent, l'ancre plonge. Le dernier officier présent sur l'île M de Monsac, accourt.

Ils sont peut-être 2000 maintenant sur la grève. Des chaloupes glissent à la mer. A l'avant de la goëlette, un officier embouche un porte-voix...."Délivrance ! Délivrance pour les prisonniers"....Il y a cinq ans que les vétérans attendaient ce cri...ils crient " Vive l'Empereur" comme ils l'ont fait si souvent, pour chacune de leurs joies collectives, pour chaque évasion qui semblaient réussir, ou le 15 août pour la fête de Napoléon.

Ils crient "Vive l'Empereur" mais à bord on répond pudiquement "Vive la France." Les marins de Louis XVIII ne veulent pas choquer les déportés de Cabrera....

Il faudra plusieurs jours pour rassembler les déportés, pour préparer l'embarquement et n'oublier personne. Il faudra plusieurs jours aussi pour distribuer les vêtements, les vivres et partager les survivants en deux groupes puisque tous ne partiront pas le même jour.

le recensement est rapide...au dernier Grognard embarqué, les marins de Louis XVIII compteront ..." 3389 "....les autres, presque tous les autres reposent à Cabrera.

En 1847, le Prince de Joinville inaugure dans l'île, un monument..."A la Mémoire des Français Morts à Cabrera".

...FIN...

salut

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Jean-Baptiste Guindey, 1785-1813
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MessageSujet: Re: Les Grognards de Cabrera....   Mer 5 Aoû - 20:16

Hommages et Paix leurs ames.
....
Cher Jean Baptiste
Je vous remercie pour cet texte.
Je suis emuee
Maria Joanna
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