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 L'Histoire d'un Remplaçant.....

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Jean-Baptiste
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MessageSujet: L'Histoire d'un Remplaçant.....   Ven 23 Oct - 10:36

....... ...... .... En Marge de l'Epopée Napoléonienne...

L'Histoire d'un Remplaçant.....

(Sources J.F.Delord)....et Archives Départementales de la Haute-Garonne J769...3E1204...3E28639...4E711-713...4E3629).


L’Egalité devant le service militaire est relativement récente….Le remplacement militaire, substitution d’un homme à un autre pour accomplir son temps à sa place et ce moyennant finances, remonte au Moyen Age. Le remplacement cessa d’avoir sa raison d’être lorsqu’on recruta l’armée par le système d’enrôlement volontaire.

Il fut réglementaire de 1802 à 1855 dates…. à laquelle il fut transformé en une simple exonération pécuniaire avant d’être rétabli une dernière fois de 1868 à 1870. Le remplaçant devait être libre de tout service pour son compte, satisfaire à des conditions d’âge, de taille, n’être ni marié, ni veuf avec des enfants. Il devait en outre présenter un certificat du maire de la commune attestant qu’il jouissait de ses droits civiques et qu’il n’avait jamais été condamné en correctionnelle. Malgré cela, les remplaçants ne jouissaient d’aucune considération. Hôpitaux, prisons et compagnies de discipline regorgeaient de remplaçants et l’on compta parmi eux de nombreux déserteurs.

D’ailleurs Napoléon n’en voulut pas dans sa « Vieille Garde ».

Le 24 Mai 1808, dans l’étude de Maître Jean-François Théodore Saurines, notaire de Toulouse, le vieux clerc met la dernière main aux copies de l’acte de remplacement qui sera signé tout à l’heure. Il soigne particulièrement ses pleins et ses déliés, car M.Baville, négociant, propriétaire et membre du conseil d’arrondissement, est un client à ménager, cousin de surcroît d’un Général et de trois générations de tabellions de Fronton, petite bourgade proche de Toulouse.

Aisé sans être riche, M.Baville fait partie de cette oligarchie rurale qui passe l’hiver à Toulouse et s’y occupe de négoce, mais regagne la campagne aux beaux jours pour aérer la maison de famille, houspiller les servantes, les métayers et les débiteurs, surveiller les champs et les chais et s’enquérir des affaires locales.

Plusieurs fois consul de Fronton avant 1789, M.Baville a été maire et administrateur du district sous la révolution. Il aurait même pu devenir député, dit-on. Mais il veut ne pas se remémorer aujourd’hui les ci-devant avec profit, et quelques tirades commises naguère à propos du « fanatisme » et des « compagnie de Jésus ». Foin de tout cela, Napoléon règne.

Pour l’heure, il convient d’éviter à son unique fils, Jean-Géraud, les souffrances, les dangers et les promiscuités de la guerre. Un futur négociant, qui poursuit ses études, craint modérément Dieu et s’apprête à un riche mariage, ne saurait mourir comme un jean-foutre, la tête emportée par un boulet ou pantelant de fièvre dans le lit sanieux d’un hôpital de sous-préfecture. C’est pourtant le sort d’une bonne moitié des soldats ! Puisque son fils a tiré un mauvais numéro, il faut donc le remplacer.

Il en coûtera 3400 francs au bas mot, plus de six mois de revenus ! Dieu merci, il a été aisé de trouver un candidat….Dominique Saint-Arroman, un grand rustre presque majeur que les Baville ont employé naguère, s’est présenté de son propre chef. Pourquoi pas lui ? M.Baville, qui s’y connaît en hommes, sait que celui-là sera honnête.

Le garçon entre le premier dans l’étude, suivi de son père, venu tout exprès de Forgues. Malgré sa peau légèrement marquée de petite vérole, le remplaçant est plutôt bien découplé…la taille haute (1 mètre 72), les cheveux châtains, les yeux bruns, le front haut, la bouche et le nez moyens, le visage ovale. Le notaire, qui rêvasse au coin de la cheminée en fourgonnant, salue vaguement ces campagnards qui devisent pesamment, en patois, de la pluie, du beau temps, de la récolte, qui pourrait être belle, et de la toiture de la maison des Bernezés qu’il faudra bien rapetasser un jour.

Enfin, la porte s’ouvre sur M.Baville. On voit tout de suite qu’il est « de bonne moralité, d’opinion sage et attaché au gouvernement ». Les croquants ne s’y trompent pas et le saluent fort bas. Le clerc s’empresse servilement, l’acte et les grosses sous le bras. Maître Saurines y va de son petit discours. M.Baville s’assoit le premier et, fidèle à ses habitudes, ouvre le portefeuille de maroquin qui lui sert de mémoire. Homme d’ordre ou négociant méfiant, il a pour règle de tout conserver et de tout noter. Aussi le prend-on rarement en défaut.

Le notaire racle de la gorge et, d’une voix monocorde qui insiste parfois sur quelque terme abscons, manière d’affirmer ses capacités, il lit tout du long l’acte que vient de recopier son clerc.

Un traité de remplacement est passé entre Pierre Baville, propriétaire, habitant de Fronton, et Dominique Saint-Arroman, habitant de Forgues (Haute Garonne°, fils aîné de Jean-Baptiste Saint-Arroman et de Jeanne Clarous, agrée par le préfet pour remplacer Jean-Géraud Baville, conscrit de 1809. En compensation, Dominique Saint-Arroman recevra une indemnité de 3400 francs dont 400 payés comptant, en pièces d’argent.

Maître Suarines marque un léger temps d’arrêt, les Saint-Arroman tournent l’œil vers Pierre Baville, qui négligemment, fait signe au notaire de continuer. S’ils allaient argumenter ou enchérir. Le reste est exigible dans la huitaine suivant le retour par congé absolu ou réforme illimité pour blessure ou infirmité. Les intérêts à 5% sont payables à la fin de chaque année au père Saint-Arroman d’après l’indication qu’il en fera par lettre. Toutefois, si au bout de deux ans, Dominique trouve à placer son capital, il pourra l’obtenir, moyennant un préavis d’un mois.

La lecture finie, les culs-terreux opinent. M.Baville sort ostensiblement sa bourse, compte 520 francs…il est prévu que Dominique achètera, en sus, un sac garni et un habit complet, puis il paraphe l’acte avec l’aisance détachée que procure l’habitude. Le fils Saint-Arroman signe laborieusement. Le clerc a hélé les deux comparses qui ont coutume de servir de témoins. Enfin Maître Saurines appose son seing. Jean-Géraud Baville peut désormais faire du commerce ou courir la gueuse en toute quiétude. Père a pourvu à son remplacement. Les aventures de Dominique Saint-Arriman commencent.
......A Suivre...... ...

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" Ne crains pas d'avancer lentement, crains seulement de t'arrêter "   (Sagesse Chinoise).

Jean-Baptiste Guindey, 1785-1813
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MessageSujet: L'Histoire d'un Remplaçant.....   Sam 24 Oct - 9:37

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L'Histoire d'un Remplaçant..... (Suite et Fin).

(Sources J.F.Delord)....
et Archives Départementales de la Haute-Garonne J769...3E1204...3E28639...4E711-713...4E3629).

Courant Août 1808, M.Baville reçoit la première lettre du soldat incorporé le 5 juin sous le numéro matricule 2984, au 7e régiment de cuirassiers, à Turin. Comme convenu, il a joint un certificat d’activité de service que M.Baville s’empresse de produire à qui de droit.

La deuxième lettre est datée de Vérone, le 16 juin 1809. M.Baville reconnaît avec ironie mais humeur l’écriture, l’orthographe, la syntaxe, le ton et le plan habituels. Dangers de la route, malheurs des soldats et, pour finir, un appel pressant à sa bourse.


Lettres reproduites selon les expressions…..et la manière d’écrire de Dominique Saint-Arroman.

« Je fait savoir que je suis partir le 1er juin de Turin au bout de 8 jour nous avons passé une rivierre donc quil a su une lieu de lagair beaucoup de cheveaux quils se sons noyer en meme tams dus homme moi je suis tombe dans l’eau grasse a dieu je suis bien monté mon cheval il a u assé de force pour me sortir de l’eau autrement je sere etté noyer rien dautre avous dire sur cela en passant dans une montagne nous somme etté attaquet par les brigands dont beaucoup de camarade ils sont etté tué moi jai reseu un coup de sablre sur la main droite don jespere que sas ne sera rien cous avons du mois é demi de marche pour alé rejoindre le regiment a mon arivé je vous faire savoir de mais nouvelle…je fini an vous saluent. »

Un an plus tard, ou peu s’en faut, une nouvelle lettre parvient à M.Baville.

« A Auxbourg le 18 mars 1810. Jay mis la main a la plume pour vous prier davoir quelque egard aux souffrances que jay faites dans cette campagne…je vous dires Monsieur que jay u le malheur davoir étté démonté pat un boullet de cannon qui a racroché mon cheval…j’ai etté fait prisonier dans le meme temps…vous nignorez point les souffrences que jay faites dans toutes les manières on ma tout pris…en conséquence Monsieur je voules vous prier de manvoyer 3 ( ?) livres enfain que je puisse me tirer un peu de misère et pouvoir parettre devant mais chef. Lon nous assure que nous allons rentrer en France au premier jour voilla Monsieur se que jay a vous apprendre de nouveau pour le presant. Je vous prie Monsieur faites moi reponse de suitte car je suis dans une grande nessesité. Je finis en vous assurent mes respex a vous et toute la maison ».

Pierre Baville envoie 40 francs à contre cœur….un précédent mandat de 72 francs n’a jamais atteint le destinataire et les postes refusent obstinément de le rembourser.

La quatrième lettre de Dominique Saint-Arroman est datée du 23 avril 1810, à Strasbourg. Les 40 francs ont servi à payer des dettes. 30 francs supplémentaires seraient nécessaires…. « nous devons aller au couronnement de l’Impératrice » M.Baville s’exécute.

La cinquième lettre vient de Paris.

« Je resu votre lettre daté du 4 May et a meme tas une reconesance de trante fran. Je vous diré que nous allons resté à Paris jusque que oron couronne lan pératrice a pré cela je croi bien a niron en Nespanne je paceré pas à Toulouse me je paseré à Bourde (Bordeaux) je ni paré pas a voir permission pour beni vius voier a tadi qui nia son passé a catre liu de chius lon li a pas volu lizandonné. M Baville vous donnere de largant mon pere le qui vous demandera je lié invoié une letre daté du meme jour que la votre je fini en vous saluant. Dominique Saint-Arroman…vous féré savoir si votre famile si son bien portan si vos dus filles si son marié vous féré beaucoup de compliman a tous qui du manderen de moi. »

M.Baville sourit en lisant la dernière phrase…le rustre deviendrait-il homme du monde ?...Antoinette et Françoise en feront des gorges chaudes. Mariées, mariées…. au fait, il faudra bien songer à trouver un parti à la cadette puisque l’aînée vient d’épouser Mathieu Gairal, son riche cousin germain.

Et les lettres se succèdent. Celle datée de Châlons-sur-Marne, le 25 juin 1810, indique que le 7è cuirassier se trouve à Rouen…. « Je sois bien faché depuis catorze moi que je sois en route etre sans agart (argent) ». Comme Dominique à l’occasion de passer à Montpellier chez M.Barrau, avec Pierre Aché, le remplaçant de ce dernier, il espère y recevoir la somme de 200 francs. Les deux cuirassiers comptent arriver le 14 juillet. La somme est comptée le 15.

Le père Saint-Arroman écrit à Pierre Baville le 29 Juin 1810. Il réclame la somme due à son fils pour la placer, le terme étant échu. Notre bourgeois n’en fait rien. Peut-être la dernière lettre de Dominique, datée de Pézenas, le 18 juillet 1810 n’est pas étrangère à cette omission. Le jeune homme évoque l’avenir. Il envisage d’entrer dans la gendarmerie…. « i fo 6000 milomes », et presse M.Baville de faire jouer ses relations….. « Je vous prie de vous intrisé pour moi car toute ma vie je oré dopligation en ver vous vous povés parlé a capitenne de jandermeri… » Pour s’équiper et peut-être se marier, il aura besoin d’argent. Aussi convient-il de ne rien donner au père…. « set un abare » et l’invitation devient un ordre….. « je vous de fan de lu doner »

La lettre du 13 août 1810 paraît en contradiction avec la précédente. Cantonné à sept lieues de Perpignan (« Perpian »), Dominique se plaint de manque de foin et des escarmouches…. « je vous diré que fe bien mal vibre dans Espanne u a poin de foin pour le chevo a penne de palie li arrive tous nous sommon a tacé le jour par les brigan. » ….Après les récriminations, les questions de gros sous…. « Je bien de resevoir une lettre de mon pare qui (a) trové un joli bien pour placé la ditu somme. »…Il convient de la lui remettre.

Pierre Baville n’en fait rien mais remet 200 francs supplémentaires à Dominique lors de son passage à Fronton le 22 novembre 1810. Si l’on croit la lettre adressée par le préfet de Haute-Garonne au même Baville le 26 septembre 1811, Saint-Arroman est déserteur depuis le 5 octobre. Excluons une connivence qui n’est d’ailleurs pas dans les habitudes des notables et impliquerait l’incorporation de Jean-Géraud ou l’achat d’un nouveau remplaçant

Le déclin de l’aigle, la proximité du terroir des Pyrénées, ont joué, plus sûrement. Sans doute Saint-Arroman a-t-il prémédité de déserter au terme des deux années de services prévues par le contrat, les 3000 francs en poche. Le 22 novembre, la somme était exigible…Pierre Baville se serait-il méfié ?

De toute manière, Dominique Saint-Arroman étant compris dans les levées complémentaires du 27 octobre 1809, Jean-Géraud Baville devenait incorporable. C’est ce qui ressort de la lettre du préfet. Il ne reste à Pierre Baville qu’à trouver un volontaire. Le délai est restreint. Il faut recourir à un intermédiaire qui exige 240 francs pour indiquer un remplaçant.

L’acte est passé le 8 novembre 1811 chez maître Jean Joseph Pratviel. Joseph Cayré, meunier illettré de Sainte-Foy d’Aigrefeuille, s’engage à « servir avec honneur et fidélité Sa Majesté l’Empereur. »…..Depuis 1808, les risques et les prix ont crû…6000 francs, payables dans les mêmes conditions, moyennant un préavis de six mois. Les deux parties prennent des assurances. S’il ne se rend pas au corps, Cayré devra rembourser les frais. De son côté, M. Baville hypothèque sa métairie des Jacous.

Enfin, le lendemain, le même Cayré fait son testament devant le même notaire….trente messes basses sont prévues dans l’année suivant son décès éventuel !....Pierre Baville a dépensé plus de 8000 francs dans l’affaire. Dominique Saint-Arroman lui a soutiré 1326 francs 45 centimes. C’est ce qui ressort des comptes méticuleux du négociant. Enfin le pieux Cayré est rentré en octobre 1816.

Cette histoire, « du roman qui a été », suivant le mot prêté aux Goncourt, mériterait un épilogue. Dominique Saint-Arroman, qui a dû attendre comme tant d’autres, la Restauration ou une amnistie, se marie le 4 mai 1819, à Forgues, avec Elisabeth Tajan, de Lautignac. Dix enfants naissent de cette union. Deux garçons arrivent à l’âge adulte. De Jean, né en 1824, aucune trace, Bernard, né en 1824, est mort de « cachexie » à l’hôpital militaire de Batna, pendant son service militaire.

Cela explique sans doute qu’il n’y ait plus aujourd’hui de Saint-Arroman à Forgues, même si leur maison existe encore. L’état civil ne mentionne pas le décès de Dominique Saint-Arroman et de son épouse, morts ailleurs sans doute…..Au fait, ont-ils jamais remboursé les Baville ?

…..FIN….. ......

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Jean-Baptiste Guindey, 1785-1813
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Trajan

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MessageSujet: Re: L'Histoire d'un Remplaçant.....   Sam 24 Oct - 10:26

merci pour ces récits et anecdotes !!! C'est vivant et bien écrit. Very Happy
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MessageSujet: Re: L'Histoire d'un Remplaçant.....   

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