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 La Conspiration d'un Risque Tout.....

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Jean-Baptiste
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MessageSujet: La Conspiration d'un Risque Tout.....   Dim 24 Jan - 10:32

...... .....

La Conspiration d'un Risque Tout.....

.....(Sources Jules Bertaut...né à Bourges en 1887...Ecrivain, Historien, Conférencier Français...Grand Prix de Littérature de la Société des Gens de Lettres en 1959....année de son décès.)

......Gabriel Donnadieu né en 1777 à Nimes (Gard).


On verra comment tourna cette conspiration, mais en son début, elle nous montre bien les amertumes, les déceptions qui, chez un être faible et vaniteux, déclenchent le mécanisme de l’hostilité. L’histoire de Donnadieu…ou plutôt de Donne-au-Diable !...vaut d’être conté.


En 1802, le rue du Sentier, si bruyante aujourd’hui, n’était qu’une modeste ruelle à peu près abandonnée, aux pavés pointus, au ruisseau fétide coulant en son milieu. Les beaux hôtels qui la bordaient jadis et qui avaient été vendus sous la Révolution étaient tous déserts, sauf un, situé à gauche en venant des boulevards.

Précédé d’une cour pompeuse, ce majestueux édifice, qui avait été sous l’ancien régime la demeure d’un président à la Chambre des Comptes, avait encore fière allure de loin, mais lorsqu’on s’en approchait, on s’apercevait qu’il était dégradé, Sali, réduit à l’état de demi ruine. Le somptueux hôtel était devenu une pension bourgeoise, à la fois gargote et garni, que tenait le citoyen Sergent-Marceau.

Un nom fameux sous la Révolution, celui de ce Sergent-Marceau, beau parleur, discoureur, entraîneur de foules, qui avait été député à la Convention, avait réclamé le supplice de Bailly, donné l’assaut aux Tuileries, voté la mort du roi, le bonnet rouge sur la tête et l’invective à la bouche. Et puis peu à peu, la prudence l’avait assagi. Ne songeant plus qu’à se faire oublier, il s’était établi gargotier pour assurer sa matérielle.

Il avait du reste, une autre corde à son arc, et si son nom a survécu, ce n’est pas à son savoir faire d’hôtelier qu’il le doit, mais au réel talent de graveur qu’il avait acquis à l’école de Moreau le jeune et de Debucourt. Sergent Marceau, s’il ne s’était pas occupé de politique, eût pu devenir un grand artiste du burin. En tous cas, dans les loisirs que lui laissait sa pension bourgeoise, il s’était remis à travailler sous l’œil de sa femme, Emira, demeurée révolutionnaire dans l’âme, ennemie jurée de Bonaparte.

Lui-même, on s’en doute, ne nourrissait pas des sentiments très tendres pour le vainqueur de Rivoli qu’il accablait de sarcasmes lorsqu’il se trouvait au milieu d’amis qu’il croyait sûrs, anciens jacobins, anciens terroristes qu’il recevait en catimini autour d’une tasse de thé à l’anglaise achetée chez le « botaniste » du coin.

Bien modestes, ces réceptions de Sergent Marceau et de son épouse…des bourgeois obscurs du quartier. Surgissant parmi eux de temps en temps, un beau garçon d’une rare élégance, frac de drap gris perle, gilet blanc, culottes de nankin, bottes à l’anglaise. Grand gaillard âgé de trente six ans, les cheveux taillés à la Titus, la parole enjôleuse, Auguste Louis La Chevardière faisait une impression profonde quand il apparaissait dans ce petit cercle.

Ainsi vaille que vaille, vivotait Sergent Marceau dans sa pension bourgeoise. Plutôt mal que bien…peu de clients et désargentés. Ainsi est-ce avec une vive satisfaction qu’aux premiers jours de 1802, il vit un cabriolet pénétrer avec fracas dans la grande cour de la maison et en descendre un bel officier portant le casque à peau de tigre vert à retroussis écarlates des dragons, lequel lui demanda une chambre et lui apprit qu’il s’appelait le capitaine Donnadieu.[

Gabriel Donnadieu, né en 1777….à Nimes, de vieille souche cévenole, était le fils d’un ancien soldat aux armées du roi, dont la Révolution avait fait un colonel de hussards, Sabreur, égorgeur, pillard, lancé contre les chouans et « les brigands » du Bocage, son père n’avait pas tardé à devenir célèbre par sa bravoure et son cynisme et sa cruauté. Un démon déchaîné.

Malheureusement, des besoins d’argent pressants l’avaient induit à puiser dans la caisse de son régiment un peu plus qu’il n’était admis. Des accusations avaient été lancées contre lui. Il s’en était tiré en se brûlant la cervelle.

Tel père, tel fils. Engagé à quatorze ans dans les hussards, Gabriel, bon cavalier, soldat brave jusqu’à la témérité, n’avait pas tardé à décrocher la dragonne d’officier. Mais les tares paternelles s’étaient transmises en lui. Emporté jusqu’à la frénésie, dépourvu de tout scrupule, pillant à droite et à gauche dans la caisse du régiment comme dans les pays conquis, il avait partout la plus fâcheuse réputation.

Mais quel soldat ! D’incroyables prouesses…enlèvement de batteries, sabrade de régiment, capture de redoutes, toujours le premier à l’assaut dans les Flandre, en Allemagne, En Italie. Ce n’est pas Donnadieu, disait-on, c’est Donne-au-diable !

Une telle bravoure eût voulu sa récompense, or, Donne-au-diable, malgré ses exploits, en était resté au grade de capitaine et ne parvenait pas à décrocher la grosse épaulette de chef d’escadron. Mal noté dans les bureaux de la police militaire, suspect à l’entourage de Bonaparte, il avait été rayé par le Premier Consul lui-même toutes les fois que son nom avait figuré sur les tableaux d’avancement.

Aussi, quelle rage de Donnadieu contre le Corse, quelles rancoeurs et quelles rancunes étouffées contre l’intrigant qui s’était emparé du pouvoir et laisser crever dans les bas emplois ceux qui s’étaient sacrifiés pour sa gloire.

Pour l’instant, il tenait garnison à Lodi, en Italie, et son colonel venait de la charger d’une ennuyeuse corvée…remonter en équipements militaires tout le régiment. Heureusement, c’est à Paris qu’on l’avait délégué pour procéder à ces achats massifs et Donnadieu s’était senti tout de suite rasséréné.

Les premiers jours de son installation furent des journées fiévreuses d’activité pour lui. Chaque matin, un cabriolet venait le chercher, sous le regard admirateur de Sergent Marceau et d’Emira, éblouis par ce client si riche qui jetait l’or par les fenêtres. Tout le jour, ce n’étaient qu’allées et venues du fringuant officier, le verbe haut, le maintient insolent, le pourboire facile.


Comme il l’avait prévu, les vendeurs d’équipements militaires lui avaient versé de confortables pots-de-vins et il en profitait pour s’occuper aussi de ses affaires. Il harcelait les bureaux du ministère pour son avancement, renvoyé de l’un à l’autre, trouvant partout visages de bois et bouches cousues….. « Nous n’avons rien pour vous, lui disaient-ils…cherchez un protecteur auprès du Premier Consul, sans lui rien à faire. »

Indigné, se retenant pour ne pas éclater de colère, invoquant en vain ses états de services, ses blessures, Donnadieu sortait de ces antres bureaucratiques plus furieux que jamais. Un protecteur ?...Après tout, pourquoi pas ?.... Il en connaissait quatre qui pouvaient le servir à l’occasion. Mais le voudraient-ils ?....En tout cas, il pouvait essayer, et sautant d’un cabriolet dans un phaéton, et d’un mylord dans un bogh, il se mit à rendre visite successivement à Augereau, Masséna, à Oudinot et à Davout.

Dans son fastueux logis de la rue de Grenelle, en face de la fontaine de Bouchardon, Augereau le reçut avec une pompe ostentatoire que démentait la trivialité de son langage. Demeuré farceur, l’ancien voyou de la rue Mouffetard ne se gênait pas pour moquer le « général Brumaire », qu’il enguirlandait des plus grasses plaisanteries. Certes, il lui écrirait pour faire plaisir à Donnadieu, il apostillerait toutes les demandes de ce dernier, mais il n’irait jamais implorer le Premier Consul.

Auprès de Masséna, même échec. Le général, connaissait le sabreur Donnadieu, il l’avait vu à l’œuvre et l’appréciait. Comment ne lui avait-on pas encore donné le quatrième galon ? C’était incroyable. Et, tout aussitôt, d’écrire à Berthier.

Mais, quand le capitaine lui demanda une démarche personnelle auprès de Bonaparte, il se défila promptement. Aller supplier ce « cadet-là », qui avait voulu le faire crever, lui , Masséna, à Gênes, avec son armée, en refusant de débloquer la place, ça jamais ! Trois fois, Donnadieu alla le voir dans son château de Rueil, et trois fois il en sortit désappointé, découragé.

La rage au cœur, il aborda Oudinot, déblatérant tout de suite le premier contre Bonaparte, proférant des injures, des menaces, ne se connaissant plus. Prudent Oudinot le laissa parler, lui promis une lettre de recommandation et se hâta de consigner sa porte à cet énergumène.

Restait Davout. Beau-frère de Pauline Leclerc, sœur du Premier Consul. C’était un favori d’importance. Il occupait un pavillon sur la terrasse des Feuillants, où il dirigeait une manière de police secrète à l’usage du Premier Consul. Il reçut fort bien Donnadieu dont il connaissait la réputation de bravoure, et, tout à trac, lui fit une proposition.

Si le capitaine voulait avoir le quatrième galon, un moyen bien simple s’offrait à lui…partir pour Coromandel, dans les Indes. L’Angleterre venait de restituer à la République ses comptoirs de l’Hindoustan, une escadrille allait appareiller, on cherchait des officiers pour aller là-bas dans ce pays merveilleux….. « Mais qu’y ferais-je ? demanda Donnadieu méfiant….hé ! Vous écouterez, vous surveillerez, vous enverrez des notes confidentielles sur ce que vous aurez vu et entendu….Oui, c’est un rôle de mouchard……Merci je ne mange pas de ce pain là. »

Il était sorti de chez Davout, bien résolu à refuser si on l’expédiait par ordre dans ce pays de sauvages. Un mouchard, lui, jamais ! Et il était rentré dans sa pension bourgeoise plus tôt que de coutume. Une petite réunion se tenait précisément ce soir-là dans le salon des Sergent Marceau avec les habitués ordinaires et le brillant La Chevardière Dès que le capitaine eut passé la porte, ce dernier bondit véritablement sur lui…. « Donnadieu ! s’écria-t-il, d’une voix bouleversé par l’émotion….seriez-vous le fils du brave colonel Donnadieu… ?....Lui-même…Quelle joie de vous connaître et de vous parler des exploits de votre père ! »

Donnadieu s’assit, et en buvant une tasse de thé vert, se mêla à la conversation. On parla des guerres de chouans, du passé glorieux, on évoqua les grandes heures de la révolution, le beau souffle dont tout le monde était animé alors et les ignominies de l’heure présente.

Toujours frémissant de colère, Donnadieu se livra sans réserve, maudissant le régime consulaire, le Premier Consul….Qui débarrasserait la France d’un pareil homme ?....Toute l’assemblée communiait dans une même indignation. La Chevardière en tête, plus éloquent encore que d’habitude, La Chevardière qui venait de se révéler dans cette soirée le meilleur ami de Donnadieu, et qui, désormais, n’allait pas plus le lâcher que son ombre.

Cependant Donne-au-diable ne brûlait pas seulement le pavé parisien en démarches incessantes auprès des fournisseurs militaires et des bureaux de la Guerre, il entendait profiter largement de son séjour dans la capitale. Il fréquentait le Palais Royal, courait les petits théâtres, dînait dans les bons restaurants, paradait dans les jardins d’Italie, faisait des incursions dans tous les lieux de plaisir.

Parmi les quelques relations qu’il avait, se trouvait un rédacteur au ministère de la Guerre, le citoyen Antoine Année, demeurant rue de la Planche, qu’il était allé voir plusieurs fois chez lui. Or, dans la maison d’Année, il y avait une belle enfant, la fille même des concierges, Julie Basset. Donnadieu était entré souvent dans la loge, s’était assis auprès d’elle, avait entamé la conversation, reçu avec force saluts par ses parents, ravis de voir leur fille courtisée par un magnifique officier.

Bientôt, il ne fit plus de doute qu’il l’aimait. Qu’importe si c’était pour le bon motif ! Donnadieu jura que c’était pour le bon motif, qu’il épouserait Mlle Julie et l’emmènerait avec lui dans sa garnison de Lodi. On fixa vaguement l’époque des épousailles et la lune de miel commença.

Transportés de joie à la pensée que leur fille allait faire un superbe mariage, les parents laissèrent Julie avec Donnadieu qui ne cachait pas son bonheur et emmenait partout avec lui la petite. Habillée à la dernière mode par ses soins, corsetée, chapeautée à ravir, Julie s’étalait, triomphante, aux Tuileries, aux Champs-Elysées, à Mousseaux au bras de son soldat.

Près d’eux marchait, faisant des grâces et portant le châle de la belle enfant, le fidèle La Chevardière, mis dans la confidence de leurs amours dès le premier jour et devenu leur intime. C’est ainsi qu’il apprit bientôt que, décidément, lasse de l’autorité paternelle, Julie avait pris le parti de ne plus rentrer à la loge familiale et que Donnadieu l’avait installée rue du Bac.

Elle se confiait à La Chevardière à tout propos et il l’écoutait toujours d’une oreille très attentive….. « Croyez-vous qu’il m’aime encore ? disait-elle. Oh ! Si je savais qu’il me trompe, je le tuerais ! je le trouve bizarre depuis quelque temps….avez-vous remarqué que dans nos promenades, il est accosté souvent par des individus de mauvaise mine, des militaires en civil avec de longues redingotes et des gourdins et qu’il nous quitte tout à coup pour aller converser avec eux à quelques pas ?...Que disent-ils ?....Je le saurai et je vous le dirais.

A.....Suivre.....



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Jean-Baptiste Guindey, 1785-1813
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MessageSujet: Re: La Conspiration d'un Risque Tout.....   Dim 24 Jan - 19:52

Voilà une intrigue bien ficelée et remarquablement écrite.
J'ai hâte d'en découvrir la suite... Wink
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Jean-Baptiste
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MessageSujet: Re: La Conspiration d'un Risque Tout.....   Lun 25 Jan - 10:26

....... ......

La Conspiration d'un Risque Tout.....

.....(Sources Jules Bertaut )....Suite et Fin.



Le fait est que, depuis quelques semaines, Donnadieu ne se connaissait plus….il conspirait !....Las des rebuffades des bureaux, de la morgue des généraux, des persécutions de Bonaparte, il avait résolu de se rebeller, lui aussi, et de s’associer à ceux qui méditaient de renverser le Premier Consul.

Par Lebois et Collin, les familiers de Sergent Marceau, il avait fait connaissance d’une foule de têtes folles et d’âmes rancunières qui tenaient leurs assises au café Voltaire et qui agitaient entre eux les plus ténébreux desseins. Adoptant un signe de ralliement….une soucoupe renversée bien en évidence…ils se reconnaissaient, se rassemblaient dans un coin et commençaient leurs palabres.

Dans la rue, ils possédaient un autre signe de reconnaissance….ils s’abordaient en murmurant « Patience », et en se regardant dans les yeux. Patience ! Tout va mal, mais il faut avoir de la patience. Nous finirons bien par avoir raison de ce gouvernement. Patience ! Patience !


Que voulaient-ils au juste ?...Se débarrasser de Bonaparte, c’est certain, mais les moyens d’exécution différaient. Les uns prétendaient qu’il serait très facile de l’assaillir, à la nuit tombante, sur la route de La Malmaison où il se rendait chaque soir. D’autres préconisaient l’assassinat dans la rue, à la sortie du Théâtre. Il parut plus ingénieux et plus sûr de le frapper à l’une des revues qu’il passait au Carrousel chaque quintidi.

Lorsqu’il avait quitté le front des troupes, il rentrait aux Tuileries, mais, en même temps, faisait ouvrir la grande grille du Carrousel. Beaucoup de gens s’approchaient alors de lui à ce moment pour lui remettre des placets. Quoi de plus aisé que de lui déléguer un faux solliciteur, une pétition à la main, et, durant qu’il prend le papier pour l’examiner, de lui envoyer deux balles de pistolet à bout portant ? Il faudrait un officier hardi, plein de sang-froid, bon tireur. Eh ! N’avait-on pas sous la main le vaillant Donnadieu ? Pourquoi pas lui ?...Oui pourquoi pas ?....Des ouvertures lui furent faites dans le plus grand secret, bien entendu.

Il allait donner une réponse décisive ou peut-être, l’avait-il même donnée (tout est mystérieux dans cette affaire), lorsqu’un beau soir, rentrant rue du Sentier, on lui remis une grande enveloppe timbrée du ministère de la Guerre….Il était nommé Chef d’Escadron !

La foudre tombant aux pieds de Donnadieu ne l’eût pas plus ébahi que cette nouvelle stupéfiante. Commandant ! il était Commandant !....le plus ardent de ses vœux se réalisait. Tout aussitôt, par un revirement extraordinaire, mais bien humain, toutes ses préventions contre Bonaparte s’envolèrent, toutes ses colères, tous ses projets sanglants disparurent comme par enchantement.

Mais alors il se remémora avec terreur dans quel guêpier il s’était fourvoyé, avec quelle bande d’insensés il avait pactisé (Patience ! Patience !). Il fallait les fuir au plus vite et le plus loin possible, il fallait s’échapper non seulement de Paris et même de Lodi, mais même de l’Europe !.... Sautant dans une voiture, il courut chez Davout….il avait réfléchi, l’Orient l’attirait, et, puisqu ‘on lui offrait une situation à Coromandel, il l’acceptait avec joie.

Davout le félicita d’une aussi sage résolution et lui dit qu’il allait en aviser tout de suite Bonaparte. On armait une frégate. Sous peu de jours, elle serait prête et Donnadieu pourrait embarquer. Ivre de joie, mais en même temps, lanciné par d’affreux pressentiments, il prit le parti de disparaître avant son embarquement. D’abord fuir ce nid de conspirateurs à la manque qu’était la maison de Sergent Marceau. Il revint rue du Sentier, régla sa note sous les yeux ébahis du graveur et de sa femme, et sans dire où il allait, s’enfuit dans un cabriolet. Se faisant conduire dans le quartier des Filles Saint-Thomas, il y loua une chambre dans un hôtel discret, puis il se rendit chez sa dulcinée.

Une autre surprise l’y attendait…heureux mortel, Donnadieu allait connaître tous les bonheurs à la fois. Rougissante et plus mutine que jamais, l’aimable enfant lui apprît qu’elle était enceinte. Donne-au-diable allait être père ! De saisissement, il s’écroula sur une chaise.

Mais, déjà, la belle étalait ses projets lorsque….tous les trois…ils auraient gagné Lodi où il lui avait juré cent fois qu’il l’emmènerait. Il trouva plus prudent de n’élever aucune objection et de remettre aux jours suivants l’annonce de son départ pour l’Orient. Car bien entendu, il ne concevait pas même une minute l’idée qu’il pouvait s’embarrasser de cette jeune femme encombrante.

Le malheur est que la frégate mit bien longtemps à appareiller. Les jours passaient, monotones, et Donnadieu ne voyait rien venir. Ne tenant pas à rencontrer les chevaliers de la Patience, il évitait de sortir….ce qui provoquait des scènes avec la chère Julie.

Et les évènements aussi marchaient. Le bruit courait maintenant dans Paris que la Police venait de découvrir un complot contre le Premier Consul fomenté par des officiers généraux. Un complot…Mauvaise affaire pour Donnadieu ! De plus en plus inquiet, ne voyant personne, ne sachant rien, il bouillait d’impatience. Enfin, le bienheureux ordre d’embarquement lui parvint !

Ce fut le lendemain, 13 floréal, qu’il annonça son départ à la femme qu’il abandonnait. Cris, désespoir, hurlements, mots orduriers qu’elle lui lança à la face, tout le répertoire de la fille des concierges y passa. Ah ! il l’abandonnait ! Ah ! on allait voir ça !....Puis soudain, elle se calma et lui demanda de la conduire au jardin des Tuileries.

Il faisait un temps magnifique et tout le beau monde s’étalait sur des chaises pour lorgner les passants. A peine avaient-ils fait quelques pas dans la grande allée qu’ils rencontrèrent l’inévitable La Chevardière, plus disert, plus galant que jamais.

Ils continuèrent à trois leur promenade au milieu des élégants, soudain, au coin de la terrasse des Feuillants, un officier en civil, bien reconnaissable à sa longue redingote et à sa mine patibulaire, s’approcha de Donnadieu, lui dit quelques mots à l’oreille et l’entraîna derrière un boulingrin…..Aussitôt sans perdre une seconde, l’aimable Julie saisit nerveusement le bras de La Chevardière, et, assoiffée de vengeance, folle de haine, lui cria, tout à trac…. « Après demain, à la revue du quintidi, le Premier Consul doit être abattu de deux coups de pistolet, et c’est Donnadieu qui est chargé de faire le coup…La vérité pure, un des conjurés a eu peur et s’est suicidé ce matin. »

Et, sans attendre plus longtemps Donne-au-diable, La Chevardière bondit hors du jardin….il courut à perdre haleine jusqu’à la rue des Petits-Carreaux et grimpa au premier étage d’une maison sordide. Là habitait un certain Dossonville, agent double très en faveur chez les royalistes, qui le considéraient comme un des leurs, et « travaillaient » ensemble, car ce dernier, on l’a deviné, était demeuré sous le Consulat l’ancien mouchard de Barras, mais c’était un policier amateur ne se passionnant que pour les grosses affaires. Celle-ci était de taille et valait qu’on s’en occupât ….quels profits pour ceux qui auraient éventé la mèche ! Et quel avancement !

Dossonville, mis au courant, comprit, lui aussi, que l’affaire était magnifique, mais songea tout de suite également à s’en approprier seul le mérite…. « Je vais immédiatement chez Davout, dit-il à la Chevardière, mais il ne lui proposa pas de l’emmener. »

Davout écouta son « indicateur » d’une oreille attentive, mais, devenu sceptique par profession, il émit des doutes…Donnadieu qu’il connaissait bien, n’était plus à Paris, embarqué pour l’Orient depuis quelques jours, et il le croyait incapable d’un pareil forfait.

Dossonville, dépité, fut éconduit, mais le général, après son départ, appela tout de même, par acquit de conscience, Desmaret, le bras droit de Fouché, et le pria de tirer au clair cette histoire.

Quant à Dossonville, furieux de ne pas avoir été suivi, il résolut, lui aussi, de faire sa petite enquête. Convenablement grimé, il se rendit rue du Sentier, où il apprit que le citoyen Donnadieu n’avait pas quitté Paris, mais avait abandonné son logis précipitamment sans laisser d’adresse.

D’autre part, cuisinant habilement Brière, l’un des familiers de Sergent Marceau, il apprit aussi que le commandant avait rendu visite, ces jours derniers, à Augereau. Aussitôt, rentré chez lui, il écrivit d’une traite un beau rapport à Davout où brodant sur ce qu’il savait, il dénonçait un complot gigantesque contre le premier Consul dont la tête était…. Augereau et l’agent d’exécution Donnadieu, demeuré à Paris.

Enfin, La Chevardière avait sa petite idée, lui aussi. Comprenant qu’il allait être évincé par Dossonville, il usa d’un biais. Il alla voir le général Menou qui arrivait d’ Egypte. Menou dont l’incapacité avait été notoire en Orient et que Bonaparte avait convoqué pour lui dire son fait et sans doute lui laver fort proprement la tête reçut La Chevardière avec d’autant plus d’affabilité qu’il se sentait en mauvaise posture.

Quelle joie quand son interlocuteur lui révéla le complot ! Enfin, il n’allait pas se présenter devant le maître les mains vides, il pourrait élever la voix, lui aussi, avec une révélation pareille.

Le fait est que, lorsque Menou fut en présence de Bonaparte….avec La Chevardière dans l’antichambre, qui, prudemment, avait tenu à l’accompagner….il laissa passer l’orage, puis tout à trac, révéla ce qu’il savait. La Chevardière fut introduit et donna tous les détails, vrais ou faux, du fameux complot. L’affaire arrivait d’autant plus à point que Davout, en possession du rapport de Dossonville et des premiers sondages de Desmaret, venait d’alerter Bonaparte.

Le destin de Donnadieu état clair. Après la promenade aux Tuileries, il avait accompagné sa chère Julie rue du Bac, essayant de la consoler, s’engageant à lui envoyer tous les mois une somme d’argent, débitant sa leçon au galop, car il avait hâte de fuir.

Il lui fallut attendre encore deux jours pour prendre la diligence de Rochefort, mais, au moment où il bouclait définitivement ses valises, il recevait l’ordre de présenter à la police générale, et deux heures plus tard, malgré ses protestations, il était arrêté et écroué au Temple.

C’était une grosse affaire, cette histoire de conspiration, et Donnadieu fut tout de suite mis au secret. Dès les premiers interrogatoires, il continua son système de dénégation….il n’avait rien à se reprocher, il n’avait commis aucun acte répréhensible…. « . Vous avez proféré des injures contre le premier Consul »…lui disait-on…Jamais, répliquait-il, j’admire son génie…. « On vous a vu en compagnie d’hommes louches, chevalier de la Patience. »…. « C’étaient d’anciens compagnons d’armes, jamais avec eux, je n’ai parlé politique. »

On ne put rien lui tirer de plus….Le fait est que, si l’on avait contre lui des préventions, aucune preuve sérieuse de sa participation à un complot quelconque ne se pouvait relever, encore que, implacable dans sa vengeance, la belle Julie ne cessât de harceler La Chevardière et Desmaret. L’abominable femme avait juré de faire fusiller son amant dans la plaine de Grenelle et il n’est pas de ruses qu’elle n’inventât pour arriver à ses fins.

Le malheureux Donne-au-diable serait demeuré sans doute de longues années dans sa cellule si, à la fin, excédé par la souffrance, les privations et les inquiétudes, il ne s’était en quelque sorte, rendu en acceptant une proposition de Davout, désireux de le sauver….on lui offrait, en échange de la liberté, une place d’ « indicateur » dans la police de l’armée. Donnadieu mouchard ! Quelle chute !

Mis au courant de l’infamie de Julie, son premier soin, dès qu’il fut libre, fut de courir dans la loge de la rue de la Planche et, la cravache à la main, de fouailler la belle, de la bourrer de coups de l’étendre à demi inanimée sur le carreau….Cette première correction fut suivie de plusieurs autres…toutes les fois que Donnadieu revenait dans la capitale…il n’oubliait pas de faire une petite visite à la chère Julie pour lui labourer les côtes, ta nt et si bien qu’un jour on le coffra pendant une semaine.

Maintenant, Donnadieu servait fidèlement dans la police impériale comme il avait servi dans les armées de la République. Un jour, cependant, il fut las de ce métier et supplia l’Empereur de lui rendre son grade.

Napoléon avait besoin de sabreurs comme lui, il le réintégra dans l’armée. Une nouvelle carrière allait s’ouvrir pour ce diable d’homme….sa bravoure, sa témérité de risque tout firent merveille sur tous les champs de batailles de l’Europe. Il devint colonel, général, baron de l’Empire.

Au retour des Bourbons, il retourna sa veste avec la même désinvolture…il fut lieutenant-général, vicomte, grand-croix de la légion d’Honneur, Commandeur de Saint-Louis….Sans la chute de Charles X…. il était nommé Maréchal. Il mourut en 1849 comblé d’honneurs !

……FIN…..


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Jean-Baptiste Guindey, 1785-1813
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MessageSujet: Re: La Conspiration d'un Risque Tout.....   Lun 25 Jan - 19:21

on peut dire qu'il était né sous une bonne étoile il a su tirer parti des événements de l'époque chapeau salut
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Percy
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MessageSujet: Re: La Conspiration d'un Risque Tout.....   Lun 25 Jan - 20:15

Saisissant portrait d'un opportuniste né !
Encore une perle dont vous seul avez le secret, mon cher Bernard. salut
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MessageSujet: Re: La Conspiration d'un Risque Tout.....   

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